Ernest Hemingway et la CFRNA – CIDNA

28.6.2019

Ernest Hemingway et la CFRNA – CIDNA

CFRNA – CIDNA         (Compte rendu de l’article) Ernest Hemingway décrit son voyage aérien sur la ligne Paris - Strasbourg de la CFRNA – CIDNA dans un article daté du 9 septembre 1922. L’article, paru dans le Toronto Daily Star, a été écrit à Strasbourg. Il fait partie du recueil « By line ».

L’écrivain déjeune avec son épouse et leurs amis, Monsieur Nash et son frère, dans un restaurant parisien. « Entre le homard et la sole grillée », Monsieur Nash annonce au couple Hemingway, qu’en allant le lendemain à Munich, il fera le trajet Paris - Strasbourg en avion. D’après l’écrivain, Mrs Hemingway ne réagit pas immédiatement et c’est seulement à l’arrivée des « rognons sautés aux champignons » qu’elle dit : « Pourquoi nous ne prenons jamais l’avion pour aller quelque part ? Pourquoi tout le monde voyage en avion et nous, on reste toujours à la maison ? »

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Hemingway comprend qu’il ne lui reste qu’à accompagner Monsieur Nash au bureau de la Compagnie franco-roumaine de navigation aérienne pour acheter deux billets Paris - Strasbourg au prix de 120 francs y compris la ristourne de 50 % accordée aux journalistes. Il constate avec plaisir que le voyage en avion ne prend que deux heures trente tandis qu’en train express il faut compter dix heures et demie. Il est rassuré d’apprendre que l’avion serait piloté par un Français. Il redevient toutefois maussade à l’idée qu’il faudra se présenter au bureau de la compagnie le lendemain, dès cinq heures du matin, et que, par la suite, il sera inévitable de survoler la chaîne montagneuse des Vosges.

Le lendemain, les époux Hemingway se lèvent aux aurores et après quelques péripéties, ils se rendent au bureau de la CFRNA, avec un chauffeur de taxi de leur connaissance. Les frères Nash les y attendent déjà après avoir porté leurs lourdes valises sur plusieurs kilomètres, car – dixit Hemingway – « ils ne connaissaient pas personnellement de chauffeur de taxi ». Une grosse limousine les amène tous les quatre vers le Bourget où ils apprennent qu’ils voyageront dans deux avions différents. Devant le hangar, deux petits avions argentés les attendent dans le soleil matinal.

(NdT : Il s’agit sans doute des Potez IX, vu que le siège du pilote se trouve à l’air libre, derrière la cabine des passagers. En 1922, la CFRNA était équipée de ce type d’appareil. Il n’était sans doute pas évident de mettre quatre personnes avec des bagages dans le même appareil, même s’il était prévu pour quatre passagers. Pour respirer l’air frais, les passagers pouvaient ouvrir les fenêtres.)

On glisse l’une des valises sous le siège à côté du pilote et les passagers sont priés de monter dans la minuscule cabine.  Avant d’en fermer la porte, le mécanicien leur remet du coton pour qu’ils puissent se boucher les oreilles. Hemingway se tourne en arrière pour regarder le pilote qui vient d’accéder à son siège et aperçoit un homme petit, coiffé d’un casque rejeté en arrière et habillé d’une combinaison en peau de mouton tachée de graisse. Il a les mains enfoncées dans de gros gants. Le mécanicien tire sur l’hélice et le moteur se met à vrombir. L’avion tressaille, puis il avance en sautillant comme une moto, et lentement, il se lève dans les airs.

L’avion prend la direction de l’est. Hemingway a l’impression d’être dans un bateau, soulevé doucement par un géant tandis qu’en-dessous, le fond s’aplatit. Par la fenêtre, il observe les carrés de champs marron, jaune ou vert avec de grandes taches de forêts. A la vue inhabituelle du paysage il a l’impression de comprendre pour la première fois la peinture cubiste. Toujours attentif, il remarque que parfois ils descendent très bas au point de pouvoir observer des vélos sur la route, et autre fois ils montent très haut ce qui fait rétrécir le paysage. Il est obnubilé par l’horizon, rose et vaguement brumeux, qui fait paraître la terre plate et terne. De temps en temps, il jette un coup d’œil en arrière, sur le pilote, avec sa combinaison et ses gants souillés qui fait bouger le manche de l’appareil de gauche à droite et de haut en bas. Le bruit du moteur couvre tout dans l’odeur persistante de l’huile de ricin.

Ils survolent de grandes forêts à l’apparence velouteuse ainsi que Bar le Duc, Nancy et des villes grises  aux toits rouges. Ils franchissent St. Mihiel (NdT lieu de combats acharnés pendant la Grande Guerre) et l’ancienne ligne du front où Hemingway discerne des trous d’obus dans les champs striés par des tranchées. (Ndt En effet, la Grande guerre n’est terminée que depuis quatre ans...) Il voudrait partager ses impressions avec son épouse, mais celle-ci, éprouvée par le réveil matinal, dort à poings fermés avec le visage enfoui dans le col de son manteau de fourrure.

Lorsque l’avion traverse un orage, le pilote se rapproche du sol pour suivre un canal, visible à travers la pluie. Suit un paysage plat sans grand intérêt qui, à son tour, est remplacé par des collines. A l’approche des Vosges, les montagnes donnent à Hemingway l’impression de monter vers leur appareil, avant de disparaître dans la pluie brouillardeuse.

Lorsque l’avion ressort de l’orage vers une luminosité dorée, l’écrivain observe à sa droite le ruban boueux du Rhin, bordé d’une lignée d’arbres. L’avion monte plus haut et fait un long tour vers la gauche. Il entreprend une descente abrupte qui donne aux passagers la sensation que « leur cœur est ramené vers leur bouche  comme s’ils étaient dans un ascenseur en chute libre », mais après, très vite, les roues de l’appareil touchent le sol. L’avion sursaute et se met à rouler comme une simple motocyclette vers le hangar.

Les époux Hemingway attendent leurs amis dans l’abri pour passagers pour regagner tous ensemble le centre de Strasbourg en limousine. L’écrivain profite de l’ambiance décontractée pour poser une question au barman : « Quand avez-vous eu le dernier accident ? » « Mi-juillet – trois morts. » (Remarque : il s’agit de l’accident du 16. 7. 1922 – Les pilotes Louis Henri et le pilote Claude de Montrichard sont tués avec trois autres personnes dans un accident près de  Saverne.)

Hemingway se souvient qu’au même moment, un accident ferroviaire coûta la vie aux trente pèlerins dans le Midi de la France et il se pose la question comment ça se fait que la compagnie de navigation aérienne a subi une baisse de fréquentation après l’accident, tandis que les trains continuent à faire le plein de voyageurs comme si de rien n’était…

Maryla Boutineau

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